La rupture critique : quand Cannes redéfinit les règles du jeu

La critique 2.0 : la démocratie du cinéma ou un joyeux bazar ?

Le cinéma n’est aujourd’hui plus un club privé. Le web participatif a ouvert les vannes. Vous avez un téléphone ? Une connexion ? Une opinion ? Vous faites partie de la critique 2.0.
Cette démocratisation a des atouts indéniables : la pluralité des voix.

Logique #1 : Votre ressenti est légitime

De plus en plus de regards se posent sur chaque film, ce qui enrichit la discussion collective. Le cinéma n’est pas qu’une affaire de technique (mise en scène, jeu d’acteur, cohérence narrative, etc.), mais aussi une question de subjectivité. Ce qui vous touche, ce qui vous parle, ce qui vous fait vibrer a autant de valeur que l’analyse d’un expert. Parce que l’art existe pour être ressenti. Comme le dit Anton Ego dans Ratatouille :

Dans le grand ordre des choses, le mets le plus médiocre a sans doute plus de valeur que la critique qui le dénonce comme tel.

Logique #2 : Les meilleures œuvres se défendent elles-mêmes

Cette multitude de points de vue renverse aussi la hiérarchie habituelle. On l’a vu maintes fois : des films boudés à leur sortie, comme Blade Runner ou Les Évadés deviennent des classiques grâce à leur public. La masse des avis, étalée dans le temps, peut corriger l’erreur de jugement initial trop hâtif.

Logique #3 : Le format rapide favorise l’instantané, pas l’analyse

Un TikTok de 60 secondes vous donne une punchline, pas une argumentation. Dans cette avalanche d’avis express, la nuance est la première victime. Or, le cinéma est rarement noir ou blanc.

Logique #4 : Le binaire ne peut pas expliquer l’art

Pour un spectateur pressé, Rotten Tomatoes ou Metacritic semblent parfaits. Un coup d’œil, un pourcentage, et hop : vous savez si ça vaut le coup. Sauf que, le modèle Rotten Tomatoes repose sur un choix simple : positif ou négatif. Dans ce système, un « c’est pas mal, 6/10 » et un « chef-d’œuvre, 9.5/10 » comptent tous deux comme un avis positif. En conséquence, un film facile à aimer peut obtenir un score parfait, tandis qu’une œuvre exigeante qui divise (mais qui est brillante) voit sa note chuter. Cette tyrannie du score binaire écrase les subtilités artistiques et peut même façonner la réputation d’un film de manière trompeuse

Le critique professionnel : une autorité fragilisée, mais indispensables

Dans ce vacarme, la voix du critique professionnel semble affaiblie, moins visible, parfois soupçonnée d’être promo-dépendante… et pourtant, elle reste toujours indispensable.

Logique #5 : L’expertise est ton GPS

L’amateur apporte passion et subjectivité, mais le professionnel fournit le contexte et le recul. Il replace le film dans l’histoire du cinéma, éclaire les références culturelles et sociales, et décrypte les enjeux sous-jacents. Là où l’avis instantané s’arrête, l’analyse experte continue, fournissant une base solide de connaissances pour nourrir votre propre jugement.

Et maintenant ? Vers une nouvelle écologie du regard

Alors, la critique est-elle en train de mourir ? Bien au contraire, elle n’a jamais été aussi inventive ! Stories, podcasts, essais YouTube, le thread X enthousiaste… Autant de nouveaux formats où chaque génération de cinéphiles apprend à analyser les images. Certains youtubeurs ou podcasteurs se révèlent aussi pointus que les vieux routiers de la presse, tandis que certains critiques professionnels explorent des formats plus accessibles. Le défi n’est donc pas de choisir entre le pro et l’amateur, ou entre format long et court. C’est de créer une “Écologie du Regard »: un écosystème où chaque voix trouve sa place. Imaginez la critique comme un jardin : les avis d’experts apporteraient la structure et la connaissance des espèces, les analyses spontanées des amateurs y ajouteraient des couleurs vives et des pollinisateurs, et les algorithmes des réseaux sociaux disperseraient les graines au gré du vent. Dans cet ensemble, l’idée n’est pas de tout homogénéiser, mais de préserver la biodiversité des points de vue.

La rupture critique : quand Cannes redéfinit les règles du jeu

Un avant après marquant

En 2017, le festival de Cannes a programmé Okja de Bong Joon-ho (produit et distribué par Netflix) en compétition pour la Palme d’or, déclenchant de vives controverses autour de la présence d’un film issu d’une plateforme sans sortie salles classique en France. La projection a en outre été marquée par des problèmes techniques et des huées lors de l’apparition du logo Netflix, bien que le film ait finalement reçu des applaudissements. En réaction à cette controverse, le festival a annoncé en mai 2017 une nouvelle règle : pour concourir à la Palme d’or à partir de 2018, un film doit désormais sortir en salles en France.

C’est la dernière fois qu’un film issu de Netflix a concouru pour la Palme d’or. Depuis, cette plateforme de streaming a annoncé qu’elle n’enverrait plus de films en compétition tant que la politique resterait en l’état. Ces dernières années ont vu monté une tension durable entre festival et plateformes.

Mais derrière le clash Cannes – Netflix se joue autre chose : une bataille de légitimité pour la critique.

Le modèle traditionnel : cinéma de salle, légitimé et construction critique

Pendant longtemps, la critique cinématographique reposait sur une certitude inébranlable : le vrai cinéma se voit en salle. Cette conception n’est pas neutre. Elle a façonné toute une écologie critique – festivals, publications spécialisées, universités – où la salle n’était pas juste un lieu de diffusion, mais le fondement de la légitimité. Cannes, en particulier, fonctionne comme le symbole ultime de ce modèle. Chaque mai, sur la Croisette, se décide ce qui sera reconnu comme “cinéma”. La critique professionnelle canonise les auteurs, définit ce qu’est le “cinéma d’auteur” et trace les frontières entre l’art et le divertissement. 

Tout cela ne peut fonctionner que s’il existe un moment fondateur : la première mondiale, où critiques, cinéastes et public se rassemblent autour d’une même œuvre, au même instant. La critique dépend fortement de ce monopole temporel, les journalistes ont accès en avant à la projection presse. Ils ont le temps de méditer. Ils écrivent, leurs textes circulent. Le film devient visible au rythme de cet écosystème rituel, hiérarchisé et fermé.  

Les plateformes comme perturbation de l’ordre critique traditionnel

C’est précisément là où Netflix crée le chaos, en transformant les conditions de la critique professionnelle.  Quand un film est rendu immédiatement disponible à des millions d’abonnés quelques semaines après sa première festivalière, la fenêtre d’exclusivité qui structurait anciennement la réception se réduit – et avec elle, la capacité de la critique à imposer un agenda exclusif. Même si, dans la plupart des cas, la première festivalière précède la mise en ligne et la presse bénéficie d’avant-premières, la disponibilité massive en streaming accélère la diffusion des opinions publiques et multiplie les points d’entrée de la réception critique.

Le contexte français rend ce conflit encore plus aigu : la chronologie des médias impose qu’un film sorti en salles ne peut être disponible sur une plateforme SVOD qu’après 36 mois en 2017 (réduite à 15 – 17 mois depuis 2022 selon les accords). Pour Netflix, dont le modèle repose sur la disponibilité simultanée mondiale, accepter cette règle reviendrait à priver ses abonnés français d’accès pendant trois ans.

Pour Cannes, c’est existentiel. Autoriser Netflix en compétition reviendrait à admettre que la légitimité du film ne réside plus dans le rituel de la salle, dans l’événement inaugural. C’est renoncer à être “l’instance” qui décide ce qui compte. Pour les critiques, perdre la fenêtre médiatique du festival, c’est être dé-situés dans l’écosystème entier de réception. Qui écoutez-vous d’abord ? Le critique professionnel qui sort son article trois jours après votre visionnage sur Netflix, ou les 50 000 avis Letterboxd qui se sont accumulés pendant que vous regardiez ?

Quelle légitimité pour demain ?

La décision de Cannes n’était donc pas seulement une mesure protectionniste. C’était un acte critique – une tentative de préserver une conception du cinéma et de sa critique qui devient minoritaire. C’était idéologique, liée à une vision du cinéma comme art rituel, protégé et institutionnalisé. Mais cela pose question : peut-on vraiment imposer une seule définition du “vrai film” à l’ère Internet ? 

Le futur du cinéma ne sera probablement ni entièrement à Cannes, ni entièrement sur Netflix. Il sera multimodal : des festivals maintiendront leur prestige et leur fonction de légitimation, Netflix continuera à produire pour un public global instantané, et Letterboxd continuera de grandir comme espace de réception critique décentralisé.

Mais ce que Cannes a vraiment perdu en 2018, c’est le monopole sur la définition de ce qui compte. Et c’est peut-être cela, la vraie rupture : non pas la mort d’un modèle, mais l’émergence d’une multiplicité de légitimités, où un film peut être un chef-d’œuvre sans passer par la salle, et où la voix d’un jury assis sous le soleil de Cannes n’est plus le seul voix qui compte.

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